Nicolas Bouchard
La Ville noire - La construction, mal aérée et vétuste (2001)

 
La construction, mal aérée et vétuste, remontait à 1855, aux temps de David Haviland, le fondateur de la lignée. Depuis, à cause de l’augmentation considérable de la production et de la ladrerie proverbiale des porcelainiers, les conditions de travail ne cessaient de se dégrader. Il régnait dans cet immense hangar une atmosphère délétère et empoisonnée qui grappa immédiatement le jeune homme.

— Comment peut-on respirer cela ? maugréa t-il.
— Les poudreuses que nous allons visiter fixent sur les plats la poussière de couleur. Elles respirent sans cesse un mélange de composants chimiques et de plomb qui les tue lentement par phtisie et saturnisme. Peu vivent au-delà de quarante ans. Pour tout dire, je ne souhaiterais pas un tel sort à mon pitre ennemi…

« L’atelier de chromolithographie occupait toute la partie centrale du bâtiment. Sa haute structure métallique créait un saisissant effet de perspective, encore renforcé par l’alignement des tables de travail jusqu’au fond de la pièce. Il y régnait une odeur affreuse, plus concentrée encore qu’à l’extérieur. Les deux hommes, précédés de la femme qui les avait accueillis, empruntèrent l’allée centrale, se frayant un chemin au milieu d’une double rangée d’ouvrières en tenues de travail usées et couvertes de tâches.

Soumagnas nota leurs visages de paysannes limousines rudes et butées. Il remarqua aussi de nombreux stigmates de la maladie : teint blafard, souffle court, yeux creux et respiration sifflante.

Dès cinq heures du matin, à l’aube d’une longue journée de douze heures, elles présentaient déjà tous les signes de l’épuisement…Les femmes restèrent obstinément silencieuses à leur passage, à peine quelques-unes lancèrent-elles des plaisanteries à l’attention de Raoul qui n’entendait pas le limousin et n’osa donc y répondre. Sur les tables de travail, les piles d’assiettes que l’on poudrerait alternaient avec les pots de couleurs au plomb utilisées pour les décors. La surveillante passait derrière la table, dans un espace réservé à cet usage, afin de contrôler le travail, fustiger les maladroites et déduire de leur paye les pièces ratées.

« Les femmes, disait-on, ne se proposaient comme poudreuses que lorsqu’elles crevaient de faim. Un jour, toutes ces vies de misères dévorées par un labeur interminable et par les maladies, harcelées par des contremaitresses plus sévères que les patrons, viendraient demander des comptes. Égoïstement, il espérait bien ce jour-là se trouver le plus loin possible…

Nicolas Bouchard, La Ville noire, Culture & Patrimoine en Limousin, 2006, p. 150-153.
© Culture & Patrimoine en Limousin

L'œuvre et le territoire

Nicolas Bouchard est né en 1962. Passionné de science-fiction (L’Empire de poussière, Le Réveil d’Ymir), mais aussi d’histoire (La Ville noire, L’Hymne des démons), il a toujours été fasciné par l’antiquité et le monde romain. Il est installé à Limoges depuis 1999.

Il a choisi le vieux Limoges des années 1900 comme toile de fond de sa trilogie policière (La ville noire, Mon ombre s’étend sur vous, Et le ciel s’embrasera) dont les événements terrifiants se passent en plein centre ville. Les héros de ces romans, Augustine Lourdeix, institutrice à l’école du Pont Neuf et l’inspecteur Soumagnas du commissariat de la rue Fitz-James, tentent de résoudre leurs énigmes dans cette ville agitée en ce début du XXe siècle : la rue de la Boucherie est en pleine effervescence, les révoltes ouvrières des usines de porcelaine sont violentes, les lavandières dans le quartier des Ponticauds s’activent sur les bords de Vienne...
Dans cet extrait, l’auteur décrit l’extérieur et l’intérieur de l’usine de porcelaine Théodore Haviland, qui se trouvait à l’emplacement actuel du centre commercial Saint Martial, Avenue Garibaldi.

Bonus

Extraits de textes

+ Marc Formet, Les cacahuètes salées dans la Vienne

Après avoir quitté Toussaint, Cassepierre n’eut pas envie de reprendre le chemin de sa maison des hauteurs de la... [Lire...]
Après avoir quitté Toussaint, Cassepierre n’eut pas envie de reprendre le chemin de sa maison des hauteurs de la ville. Cela lui arrivait chaque fois qu’il enquêtait sur une affaire. Une fois en chasse, il s’obligeait à rester en terrain étranger pour maintenir éveillés tous ses sens exacerbés, et ne regagnait sa tanière qu’une fois l’énigme résolue. Cassepierre passa devant les anciens locaux du commissariat réhabilités en bureau de recrutement de la Marine, remonta l’avenue Garibaldi en direction du quartier Carnot. Longeant les vitrines endormies du centre commercial bâti sur l’emplacement de l’ancienne manufacture de porcelaine Haviland, il pensa à cette époque où la ville était encore la capitale ouvrière d’un monde rural, une terre promise de progrès social et matériel pour toute une population fuyant les campagnes et des conditions de vie dantesques, un champ de luttes, parfois sanglantes, pour améliorer le sort des ouvriers, le berceau de la CGT. Aujourd’hui, cols-bleus et bouseux étaient deux espèces non protégées en voie d’extinction. Et toute velléité de révolte crevait dans l’œuf, empoisonnée par la cicutine d’un chouïa de confort égoïste à préserver.

Localisation

Limoges (Haute-Vienne)

Bibliographie

Nicolas Bouchard et Lionel Londeix Les Anges du limousin suivi de La Ville noire décryptée, Culture & Patrimoine en Limousin, 2006.

Également dans La Ville noire

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