Georges-Emmanuel Clancier
L’Éternité plus un jour - Mes gisants (1969)

 
Mes gisants — en ai-je parlé à Esther ? Non. A elle ni à personne. Jamais. Et pourtant, au déclin du jour, Ou bien au moment du repas de midi, lorsque le jardin derrière l’abbatiale de Saint-Georges-des-Lions est désert, tant et tant de fois je suis venu, comme à un rendez-vous donné par-delà les siècles, me recueillir devant le jeune couple. Ils sont là couchés, côte à côte, sagement, tendrement ; le temps, la pluie, peut-être les outrages de la foule ou des enfants, ont effacé à demi les traits de leurs visages, cependant, toujours il m’a semblé lire sous le poli et l’usure de la pierre leur double sourire.

« C’est le tombeau du bon mariage », disait-on. Jeunes époux, de quelle ville du Nord venaient-ils, que j’imaginais toute dorée et rose au long de ses canaux ? Comme tant d’autres alors ils voulaient faire le pèlerinage de Saint-Jacques ? Etait-ce l’accomplissement d’un vœu ? Le saint avait-il béni, permis leur union ? (je supposais deux familles ennemies, Montaigu et Capulet des Flandres). Ils voulaient donc se rendre à Compostelle où demeurait leur sauveur, et ma ville natale, avec ses abbatiales, ses prieurés, ses monastères, était sur leur longue route une étape médiane.

Lui, peut-être avait-il vingt-six, vingt-huit ans, elle, était sa cadette de quelques années. Prit-elle froid à la traversée des forêts et des landes qui précèdent ma ville ou bien... ou bien sa famille à lui — n’avait-elle point pardonné l’amour, le mariage ? — dépêcha un gredin à la poursuite des époux. Le tueur les rattrapa aux portes de la cité, se glissa dans leur auberge, versa un poison dans le hanap de la belle. Ou si M. saint Jacques dans sa grande mansuétude voulut sauver une fois encore leur amour en leur envoyant la mort avant que ne meure leur passion ?

La belle à l’agonie fit jurer à son malheureux époux, qui voulait périr avec elle, de poursuivre seul le pèlerinage, puis de revenir prier sur sa tombe, où, dit-elle, elle l’attendrait.

Lorsque, bien des mois plus tard, ayant atteint Saint- Jacques-de-Compostelle, puis repris le chemin des Flandres, le jeune veuf fut de retour dans la ville, il alla s’étendre en pleurant sur la pierre qui recouvrait la morte : le long voyage, la douleur l’avaient miné ; au soir, des passants essayèrent en vain de ranimer ce pèlerin couché sur la tombe. Le lendemain, on l’enterra. Quand on eut soulevé la dalle et que "les fossoyeurs commencèrent à faire glisser le long de leurs cordes le maigre cadavre, on vit, au fond de la tombe, la jeune morte, aussi belle dans sa tunique bleue qu’au matin de ses noces, se tourner de côté pour faire place à l’époux revenu.

Maintenant, ils sont là comme en ce jour de miracle, étendus, l’un contre l’autre, sagement, tendrement, changés en pierre par l’art et la foi des hommes, et je caresse leurs fronts de pierre, leurs épaules de pierre, j’effleure d’une main timide le jeune sein de l’épousée sous lequel, malgré le gel de la mort, l’amour put faire un instant battre à nouveau le cœur, juste un instant pour accueillir dans l’éternité l’époux fidèle.

Georges Emmanuel Clancier, L’Éternité plus un jour, La table ronde, « La petite vermillon », 2005, p. 99-100.
© Robert Laffont

L'œuvre et le territoire

Dans cet extrait de L’Éternité plus un jour, le narrateur évoque son attachement pour les gisants d’un jeune couple qu’il admirait près de l’église Saint-Michel-des-Lions. Ces gisants sont désormais exposés au Musée des Beaux-Arts de Limoges.

Georges-Emmanuel Clancier

Né le 3 mai 1914 à Limoges, Georges-Emmanuel Clancier a des origines rurales, à la fois par sa mère (Saint-Yrieix-la-Perche) et par son père (Châlus). Citadin dans la vie, Georges-Emmanuel Clancier puise dans la nature et les campagnes limousines à la fois l’inspiration de son œuvre poétique et la matière de bien de ses romans. Après des études au lycée Gay-Lussac de Limoges, il étudie à Poitiers et à Toulouse, où il obtient une licence de lettres en 1937. Cette même année, il publie son premier roman, La Couleuvre du dimanche. Il ne cessera par la suite jamais d’écrire et de publier de la poésie, des romans et des œuvres autobiographiques. Résistant intellectuel pendant la Seconde Guerre mondiale, il est membre du comité de rédaction de la revue Fontaine et rencontre Francis Ponge, Eugène Guillevic, Joë Bousquet et Raymond Queneau.

Il mène une longue carrière de journaliste, de reporter et de producteur pour la presse écrite et la radio (Radio Limoges en 1945 puis Radio Genève, la BBC et la radiodiffusion française). Même dans ses romans, Georges-Emmanuel Clancier est un poète, en cela qu’il fait toujours appel au rêve, à l’imagination, aux légendes, voire au surréalisme. Il s’attache en permanence à ressusciter l’univers familier du pays natal, d’une enfance que le souvenir érige en âge d’or. On retrouve ces inspirations oniriques et terriennes dans ses recueils de poèmes (Le Paysan céleste, Vrai visage, Terre secrète, …), mais aussi dans ses romans, notamment dans le plus célèbre d’entre eux, Le Pain noir, histoire d’une famille modeste et pauvre qui gravite autour de la grand-mère, Catherine Charron, personnage à mi-chemin entre la création mythique et l’inspiration autobiographique.

Georges-Emmanuel Clancier parle d’ailleurs très souvent du rapport privilégié qu’il a eu à sa propre grand-mère maternelle : illettrée, il lui a appris à lire et à écrire alors qu’il n’était qu’un enfant, mais elle était une conteuse hors pair, une poétesse sans écriture, qu’il a écouté des soirées entières sans jamais se lasser, et qui continue de vivre dans sa plume, celle d’un des plus grands auteurs du XXe siècle, couronné dès 1971 par le Grand prix de littérature de l’Académie Française pour l’ensemble de son œuvre.

Bonus

Localisation

Limoges (Haute-Vienne)

Bibliographie

Georges-Emmanuel Clancier : Passager du siècle , A. Albert-Birot, M. Décaudin (sous la dir.), PULIM, 2003.

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