Françoise Chandernagor
L’Enfant des lumières - L’hiver figeait les eaux (2006)

 
L’hiver figeait les eaux, figeait les âmes. La vie s’arrêtait - même au moulin, dont la cascade gelée pendait au bord du bief comme un drap mouillé. Des murs de neige coupaient la route, bloquaient les portes ; bêtes et gens se terraient ; plus un bruit. Dévorée de silence, la nature rétrécissait - les formes des arbres et des haies épurées jusqu’au trait, les couleurs réduites à l’essentiel : le noir, le gris, le blanc. Mais toute la palette des blancs : incandescence de la neige, ivoire de la pierre, nacre du givre, lait des brouillards traînants. Toutes les nuances du gris : de l’argent terni des étangs à la cendre des ciels. Tous les degrés du noir : léger dans les hêtraies, épais sous les sapins, vif aux ailes des corbeaux. Ultime luxe de l’extrême pauvreté...

Dépouillé, engourdi, le pays s’enroulait sur lui-même ; la terre fuyait, le sol manquait. Sous l’œil émerveillé de Madame de Breyves, La Commanderie dérivait tel un vaisseau fantôme, routes effacées, amarres larguées, rejoignant, vers l’infini, le point de fuite de ses rêves.

A dix ans, Diane avait aimé la neige comme on aime un cocon : son duvet le protégeait - il n’y a pas d’hiver aux Iles... Aujourd’hui elle s’enfonçait dans la morte saison comme elle s’avançait vers la vieillesse : avec gratitude. Pas menus, mouvements réduits, sons assourdis, horizons bornés : cette inertie forcée la réjouissait. De sa fenêtre elle assistait au lent grignotage du paysage avec la même joie cruelle qu’elle prenait à observer dans son miroir les progrès de l’âge. [...]

La comtesse de Breyves, femme gelée, regardait avec sympathie le pays enseveli : le monde extérieur avait cessé d’exister... Mais sa peur se réveillait quand la bourrasque balayait la vallée. Dans les bois derrière la maison, les rafales roulaient comme des chars. Elle écoutait, le cœur battant : la cavalcadeallait-elle s’arrêter au bas de la pente, au bout du parc, des roues tourner soudain sur le chemin du moulin, monter vers le château ? Elle craignait les cavaliers, les courriers, les attelages, les carrosses ; elle redoutait les lettres, les huissiers, les visites. Et si quelqu’un, à Paris, avait retrouvé son adresse ?

L’hiver, à cause de la neige et du vent, impossible de calmer ces angoisses : la neige étouffait les pas jusqu’à l’ultime moment, permettant des approches subtiles, des attaques foudroyantes ; le vent qui secouait les volets lui donnait l’illusion qu’elle était cernée. A chaque grondement elle s’attendait à voir surgir au pied du perron, trop tard pour fuir, l’armée des « Grecs » venue les assassiner... Les soirs de tempête, scrutant vainement le noir et le blanc qui se battaient derrière les vitres, elle restait aux aguets, heureuse seulement les jours sans vent, les jours sans vie.

A cet égard, février la combla : il ne se passa rien. Pas une rencontre, pas une nouvelle, pas un cri, pas un nuage, pas un souffle. Un temps clair et glacé. Une neige parfaitement lisse, linceul bien tendu. Un pays immobile, qu’elle dominait du regard à la manière des grands busards qui survolaient les étangs gelés. [...] Mais, à la fin, le dégel vint, et le printemps avec lui. Retour des pluies. Retour du brun : la terre, les troncs, les premiers bourgeons. Retour des hommes. Elle tomba malade : on dit qu’elle avait pris froid. Froid, quand tout se réchauffait ?

Françoise Chandernagor, L’Enfant des lumières, Le livre de poche, p.105-107.
© Éditions Gallimard
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L'œuvre et le territoire

Françoise Chandernagor a été membre du Conseil d’État jusqu’en 1993 (sortie major de l’ENA, première femme à obtenir ce rang).

Elle est écrivain, membre de l’Académie Goncourt. En 1993, elle quitte la haute administration pour se consacrer à la seule écriture. Marraine de la bibliothèque de La Souterraine depuis 1996, elle consacre à sa province un roman entier : L’Enfant des lumières et, dans d’autres livres, lui adresse souvent des signes d’amitié. Elle songe parfois à un ouvrage inspiré par son grand-père, maçon comme ses ancêtres depuis le siècle de Louis XIV. Elle évoque aussi avec gourmandise ses vacances de petite fille dans le canton de Bonnat, gardant les vaches, prenant part aux travaux agricoles.

Maintenant que l’écriture lui permet de vivre près de six mois par an dans sa campagne, elle considère que sa maison de la Creuse est le pivot de sa vie. « Peut-être trouve t-on plus de bonheur dans les lieux que dans les êtres ? Ils ne trahissent pas ceux qui leur sont fidèles. J’aime cette terre et je m’en sens aimée ». Cette terre, c’est la Marche, plus précisément la vallée de la Petite Creuse et, dans cette vallée, une grande maison située à quelques kilomètres du berceau familial. « En consultant les registres paroissiaux, j’ai constaté qu’en trois siècles ma famille était toujours restée dans le même hameau. En m’installant à huit kilomètres, j’ai fait un pas de géant. »

Localisation

Malval (Creuse)

Mots clés

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